Les traces archéologiques d’une mythologie autour de Vénus sont un signe d’une civilisation avancée. En effet, les phases de Vénus s’étendent sur 580 jours. Un prêtre ou chaman observant régulièrement le ciel peut facilement s’en rendre compte et mémoriser la constellation à l’horizon au changement de phase et en déduire la durée de ce cycle. Cependant, Vénus et la Terre se retrouvent quasiment dans la même position par rapport au reste de la voûte céleste tous les 8 ans, ce qui nécessite une capacité à conserver et transmettre des observations pour être déduit. La civilisation Maya avait par exemple un calendrier religieux calé sur ce cycle de 8 ans comme le prouve le codex de Dresde. Pour finir, les transits de Vénus ont lieu tous les 121,5 ou 105,5 ans suivant des cycles de 243 ans et leurs prévisions demandaient donc une transmission intergénérationnelle très importante ou un calcul précis des angles d’incidence. De ce fait il n’y a aucune trace de prévision de transit avant les le XVIIème siècle.

trajet de venus autour vu depuis la terre sur une durée de 8 ans (source)

Aucune civilisation n’est passée à côté des caractéristiques astronomiques exceptionnelles de Vénus et elle a inspiré bien des mythes. Pour commencer, étant donné sa proximité, sa taille et la réflectivité des nuages, elle est le troisième astre le plus brillant du ciel terrestre après le soleil et la lune. De plus, étant donné que son orbite est plus basse que la Terre, Vénus ne s’éloigne jamais du Soleil et n’est donc jamais visible à minuit. Cependant, elle se balade toujours dans le ciel diurne mais est masquée par la puissance du soleil qui rend le ciel bleu.  D’ailleurs, cet astre étant souvent le plus lumineux après la lune et le soleil, elle est souvent la dernière à s’estomper le matin ou la première à apparaître le soir. Elle est communément appelée « étoile du berger » car, par le passé, elle était un repère familier pour tous les éleveurs isolés loin des villes et de leur pollution lumineuse.

 Le mouvement de Vénus se décompose de deux phases de 260 jours chacune séparées par quelques jours où elle est trop proche devant ou derrière le soleil pour être visible. La première phase est appelée étoile du matin qui apparait lorsque Vénus est devant l’axe Terre-Soleil. Vénus émerge de l’horizon en plein Est, peu de temps avant l’aube et monte jusqu’à ce que le soleil bleuisse le ciel. D’un point de vue symbolique, cette montée précède l’aube a été vue comme l’allégorie de la croissance, de la naissance et de l’amour qui précède la naissance (l’aube). D’autres civilisations voyaient dans sa position précédant le soleil le guide du char ou de la barque solaire.

La deuxièmement phase est appelée étoile du soir. Pendant cette période, Vénus est derrière l’axe Terre-Soleil. Elle n’est pas visible le matin car elle apparaît à l’horizon après l’aube. C’est cependant le premier astre à réapparaître le soir quand la luminosité du soleil commence à décliner. Elle apparaît au-dessus du Soleil qu’elle suit dans sa descente vers l’horizon et y disparaît peu de temps après le crépuscule. La symbolique y est complètement inverse à l’étoile du matin. Elle est associée à  l’idée de la chute, de la mort, mais aussi de l’ambition au vu de sa poursuite du soleil.

phases de Vénus (source)

Certaines civilisations y ont vu deux objets célestes distincts et leur ont donc attribué des divinités différentes.  Ce fut le cas au début de la civilisation grecque avec Eosphoros (porteur d’aurore) ou plus simplement Phosphoros (porteur de lumière) pour l’étoile du matin et Hespéros (porteur du crépuscule). Même si leur parenté varie selon les sources, une version indique que les deux auraient pour mère Eos, la déesse de l’aube qui conduisait le char solaire. Avec son mari, le dieu céleste Astréos, Eos aurait eu Phosphoros qui aurait l’honneur de précéder, le matin, le char de sa mère. Cependant, issue d’une liaison entre Eos et le mortel Céphale, Hespéros chute de la voûte céleste le soir en suivant le char solaire. A l’époque romaine, alors que tout le monde avait fini par comprendre que Vénus n’était qu’une planète, les mythes de Phosphoros et Hespéros ont pris les noms de Lucifer et Vesper.

Les Sumériens sont une des premières civilisations dont on ait trace d’un culte unifié des deux phases de l’étoile du matin et du soir. Ils y voyaient Inanna, une des principales déesses de leur panthéon. Elle était la déesse de la beauté, du sexe, de la fertilité (étoile du matin) mais aussi de la guerre et de la mort (étoile du soir). Cette mythologie fut reprise par les Babyloniens et Assyriens sans grand changement sous le nom d’Ishtar. Elle fut récupérée par les grecs en parallèle du duo Phosphoros et Hespéros sous le nom d’Aphrodite. Elle reste la divinité de l’amour et du sexe mais perd le coté déesse de la guerre et de la mort. En passant dans le monde romain, Aphrodite prit le nom de Vénus qui est resté le nom occidental de la planète.

En parallèle, les Cananéens ont vu en Vénus un dieu mineur qui voulait prendre la place du dieu suprême (l’ascension de l’étoile du matin) avant d’échouer et de tomber jusqu’aux enfers (chute de l’étoile du soir). Ce thème fut repris dans la bible hébraïque, au sein du livre d’Isaïe. La comparaison avec Vénus n’évoque plus le destin d’une divinité mais l’ascension puis la chute d’un roi de Babylone. Lorsque l’empire romain adopta le catholicisme, pour traduire en latin le terme hébreux « helel » (étoile brillante) évoquant l’astre du matin, les auteurs ont pris le nom latin de cette étoile c’est-à-dire Lucifer. Mais le sens change radicalement. La simple comparaison entre le trajet de Vénus et le parcours d’un roi babylonien déchu est devenu le mythe d’un ange qui aurait organisé une rébellion contre dieu avant d’être banni du paradis et de chuter en enfer. Lucifer est donc associé à Satan et Belzebuth dans l’image du diable.  Le satanisme repend donc certains symboles associés à Vénus ou aux mythologies qui l’entourent, comme le pentagramme qui vient des positions successives de conjonction Soleil-Vénus dans la voûte céleste sur une période de 8 ans

La chute de Lucifer de Gustave Doré (source)

Lucifer est aussi souvent associé au Prométhée grec. Prométhée est un titan de la mythologie grecque très attaché à l’Humanité. Il est parfois considéré comme le forgeron qui aurait créé les humains. Il est connu pour avoir voulu voler à Zeus le feu sacré (qui fait référence à la connaissance divine) pour le donner à l’Homme. Pour cela, il fut condamné à être attaché aux montagnes du Caucase et à se faire arracher le foie tous les jours par un aigle. Premièrement, Prométhée est souvent associé à un flambeau portant le feu sacré : or, Phosphoros (le nom grec de Lucifer) peut être traduit par porteur de lumière voir simplement flambeau. De plus, la chute de l’étoile du soir peut facilement être associée à la descente du feu sacré depuis la voûte céleste vers l’Humanité. Pour finir, l’association de Lucifer à l’image du diable par le catholicisme boucla la boucle, car dans la genèse, Satan aurait poussé Eve à gouter au fruit de l’arbre de la connaissance.

Avec le siècle des lumières en Europe, le terme Lumière est encore une fois associé à la connaissance. Donc le porteur de lumière (la signification de Lucifer) devient un symbole de la connaissance et la référence à la rébellion contre dieu. Elle colle à la lutte contre l’obscurantisme religieux en cours à l’époque.  Lucifer prit donc un sens plus positif et fut au XIXème siècle à l’origine d’un mouvement de pensée appelé « luciférisme » et clairement distinct du satanisme.  Même s’il est rarement exprimé clairement, certaines œuvres s’appuient sur l’iconographie du porteur de lumière pour symboliser la démocratisation du savoir. On peut citer le génie de la liberté au sommet de colonne de Juillet (en hommage au révolutionnaire de 1830) place de la Bastille à Paris : certains y voient Lucifer, car c’est un ange avec un flambeau (symbole de la connaissance) dans une main, des chaines brisées (symbole de la révolte) dans une autre.

Colonne de Juillet de Paris (source)